L'EFC est-elle réservée aux initiés ? Confessions d'une "actrice invisible" (et accro au pain au chocolat).

Il faut de l'audace pour commander un "petit pain au chocolat" dans une boulangerie bordelaise.
Croyez-en mon expérience de Chti en terre Occitane : on vous regarde avec un mélange d'amusement et de pitié. Ici, c'est la "chocolatine" qui règne.
C'est un peu avec ce même sentiment de décalage culturel que j'ai débarqué à Darwin pour mes 3èmes Universités de l'Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération (EFC). Une Chti débarquant de son Bassin Minier, avec son vocabulaire de Designer Stratégique, ses 25 ans de terrain , et une question en tête : ce modèle économique est-il réservé à un club d'initiés, ou est-il (enfin) prêt à transformer l'économie réelle ?!
Retour sur 4 jours de périple, entre théorie de haut vol, solitude institutionnelle et claques industrielles ;-)
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💡 Minute Pédago : L'EFC, c'est quoi ce charabia ?
Pas de panique ! L'Économie de la Fonctionnalité et de la Coopération, c'est simplement arrêter de vendre des "objets" pour vendre des "effets utiles".
L'exemple "culte" ? Michelin ( si, si, je vous jure, on le cite encore ) = Au lieu de vendre des pneus à des transporteurs (et d'espérer qu'ils crèvent pour en revendre), ils leur facturent les kilomètres parcourus. Résultat : Michelin a intérêt à faire des pneus increvables, et le client paie l'usage réel. C'est du "bon sens", mais ça change le modèle économique. #RaccourciClavier
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1. La Connivence avant la Confiance
Cette histoire de pain au chocolat n'est pas qu'une anecdote. Elle m'a rappelé une vérité fondamentale sur la coopération : elle ne se décrète pas, elle se vit.
Pour coopérer, il faut de la confiance. Mais pour avoir confiance, il faut d'abord de la connivence. En assumant mon identité (et mes mots), j'ai brisé la glace avec les commerçants et les participants. J'ai créé du lien par l'humain.
Or, c'est précisément ce "liant" qui m'a parfois manqué lors de certains moments institutionnels.

2. Le déclic théorique : l'hommage à Sandro
Tout a commencé fort avec la conférence de Sandro De Gasparo. Quand on entend un chercheur théoriser le "développement par la réduction de la production", on tend l'oreille. Il a mis des mots précis sur ce que je pratique intuitivement : la performance ne vient plus du volume (vendre plus), mais de la capacité à activer des ressources immatérielles (la compétence, la confiance, la santé) et à prendre soin des ressources du Vivant. ---> C'était brillant. La réflexivité comme moteur de productivité ? Je signe :-)

3. Une table ronde passionnante... mais symptomatique
Dans la foulée, la table ronde a offert de vraies pépites.
Je pense à Élise Boulillé du SMICVAL (gestion des déchets) et sa métaphore géniale : "Passer du cheval de trait au petit poney". En clair : arrêter la course au gigantisme logistique (les gros camions) pour revenir à une échelle locale et agile.
Je pense aussi à Franck David (Les Râteleurs) qui nous a rappelé la différence subtile entre la connivence (l'entre-soi confortable) et la confiance (le socle de la coopération qui accepte l'altérité).
C'était inspirant, c'était juste... mais c'était 100% public ou associatif.
Autour de la table : un syndicat mixte, une association culturelle, une association d'alimentation... Et c'est là que le doute s'est installé. Où sont les entreprises "classiques" ?! Où sont les PME industrielles, les commerçants, ceux qui doivent payer des salaires sans ... subventions ? L'EFC est-elle soluble dans le business réel ou est-ce "un luxe" réservé à l'économie sociale et solidaire ?
4. Darwin : Le rêve incarné
Soyons honnêtes : l'Université de l'EFC était l'alibi noble. Darwin était le rêve !
Cela faisait des années que je voulais voir ce lieu. Une ancienne caserne militaire transformée en laboratoire d'économie alternative : +1 million de visiteurs par an, 230 entreprises, 40 associations, zéro subvention de fonctionnement. Pas un "lieu", un écosystème vivant.
Je suis arrivée le mercredi 19, avant même le début officiel de l'UEFC. J'ai fait la visite apprenante. Et j'y suis revenue. Tous les jours. Trois jours d'affilée.
Parce que Darwin, ce n'est pas de la théorie. C'est la preuve que "réhabiliter plutôt que détruire" n'est pas qu'un slogan. C'est un modèle économique qui tient grâce à la mutualisation d'espaces, à la convergence de publics inattendus (sportifs, entrepreneurs, familles, militants) et à l'énergie sociale.
C'est exactement ce que je cherche comme designer : des lieux qui incarnent la transformation sans la crier, qui font coopérer des gens qui n'auraient jamais dû se croiser, qui prouvent qu'on peut être rentable ET régénératif.
Plus qu'un lieu, un écosystème : quand la friche militaire devient poumon économique.
5. Le doute confirmé : la réalité du "Off"
Ce sentiment s'est renforcé lors de l'Assemblée Générale.
Je ne vais pas édulcorer : une réunion qui commence avec 30 minutes de retard, sans ordre du jour communiqué, et surtout sans tour de table. J'étais là, assise à 2 chaises des représentants de ma propre région (les Hauts-de-France !), et pourtant, à aucun moment l'espace n'a été créé pour que nous nous connections. Nous étions voisins, mais invisibles les uns pour les autres. Malgré les discours sur l'inclusion et la coopération, j'ai ressenti la froideur de ... l'entre-soi.
Si nous ne sommes pas capables de nous dire "bonjour" et de nous reconnaître entre acteurs d'un même territoire lors d'une AG, comment espérer faire coopérer des industries concurrentes ?!
6. La preuve par le terrain : la claque ADAM
Face à ce doute institutionnel, je me suis raccrochée à ce que j'avais vu quelques heures plus tôt sur le terrain. J'ai repensé à mon trajet en bus vers l'entreprise ADAM à Saint-Hélène.
Là, j'ai pris une claque. Pas de PowerPoint, mais de la sciure, du bruit et du sens. Une usine née en 1880, leader du packaging bois, qui a opéré sa révolution.
Dans l'atelier, on comprend que l'EFC n'est pas un concept abstrait. Comme l'expliquent Jean-Charles et Hélène Rinn, ils ne se voient plus comme des propriétaires, mais comme des "passeurs". Ils ont fait le choix radical de refuser la logique financière classique pour transmettre l'entreprise à une fondation actionnaire, afin de pérenniser l'outil de travail et de protéger la forêt.
Ils ne vendent plus des caisses. Ils vendent de la protection de valeur et de l'identité territoriale. C'est de la robustesse incarnée.
Dans le ventre de l'usine ADAM : ici, on ne vend pas du bois, on vend de la robustesse.
7. Je ne suis pas "invisible", je suis l'Infrastructure !
Alors, verdict ? À l'issue de l'AG, on m'a remis une planche de stickers pour lancer le " Mouvement des acteurs de l'EFC ". L'objectif affiché ? Fédérer les "acteurs invisibles". J'ai souri, mais j'ai surtout tiqué. "Invisible" ? Non.

Cela a réveillé une réflexion profonde. Je suis repartie de Bordeaux avec une conviction renforcée : je ne suis pas invisible parce que je me cache, je suis invisible comme les fondations d'une maison sont invisibles. On ne les voit pas, mais sans elles, la maison s'écroule ;-)
Mon rôle n'est pas d'être sous les projecteurs des estrades académiques. Mon rôle, c'est celui d'architecte de la réalité.
- Je suis celle qui traduit le jargon des chercheurs en plan d'action pour le chef d'atelier.
- Je suis le système immunitaire du territoire : je circule entre les silos pour reconnecter les ressources et protéger le vivant.
- Je suis un Phare : fixe, solide, j'éclaire la route pour mes clients sans prendre le gouvernail à leur place. C'est exactement le cœur de mon approche en Design Stratégique : vous donner la visibilité nécessaire pour que vous puissiez prendre les décisions audacieuses, en toute sécurité.
- Je ne suis pas une "initiée" d'un club fermé. Je suis une praticienne du réel !
Conclusion : La réponse est NON (mais il va falloir changer de langue)
Pour répondre à la question de mon titre : L'EFC est-elle réservée aux initiés ? Aujourd'hui, OUI, elle l'est trop souvent ! Elle est enfermée dans un entre-soi d'experts qui parlent de "sphères fonctionnelles" et de "réflexivité".
Demain, elle doit devenir "la norme". Mais pour ça, il faut arrêter de vendre de la théorie parce que la performance ne vient pas de concepts abstraits. Elle vient, comme l'a montré Sandro De Gasparo, de notre capacité à prendre du recul.
Le "temps de recul" n'est pas du temps perdu, c'est un des seul outil de performance qui reste quand on ne peut plus produire plus... Alors, je prends au mot cet appel au "Mouvement".
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Si vous êtes un élu ou un chercheur et que vous cherchez ceux qui font le job sur le terrain : je suis là.
Et vous, dirigeants ? Vous faites peut-être de l'EFC sans le savoir ... Vous cherchez à sortir de la guerre des prix, à fidéliser vos clients autrement que par des remises, ou simplement à pérenniser votre modèle ?
Je ne parle peut-être pas le "latin de cuisine" de l'EFC, mais j'en applique la grammaire tous les jours 😉. ---> Le ticket d'entrée n'est pas un diplôme ou une certification, c'est l'envie de faire mieux avec les personnes qui ont envie.
Moi, je suis prête pour le café (avec ou sans le petit pain au chocolat). Et vous ?
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Article connexe "Et si l'économie de la fonctionnalité n'était pas un modèle mais un design ?".
Dimanche 23/11/2025 à Lens


